Professionnels adultes en formation ludopédagogie autour d'un jeu de cartes pédagogique
Publié le 18 février 2026

Sophie m’a appelée il y a deux ans, sceptique. Responsable formation dans une PME industrielle strasbourgeoise, elle devait convaincre des techniciens seniors de suivre une énième formation sécurité. « Léane, ils vont lever les yeux au ciel si je leur propose de jouer. » Six mois plus tard, son taux de rétention était passé de 40 % à 75 %. Cette progression n’a rien de magique. Elle repose sur une distinction que beaucoup de formateurs ignorent : le jeu qui amuse et le jeu qui fait vraiment apprendre.

L’essentiel sur la ludopédagogie en 4 points

  • La ludopédagogie améliore la rétention de 9 % en moyenne, mais uniquement si l’activité sert un objectif pédagogique précis
  • Confondre jeu ludique et jeu pédagogique reste l’erreur la plus fréquente des formateurs débutants
  • Certaines situations ne se prêtent pas au jeu : urgence, public hostile, objectif purement réglementaire
  • Le debriefing après l’activité compte autant que le jeu lui-même pour ancrer les apprentissages

Ce qui sépare un jeu gadget d’un vrai levier pédagogique

Soyons clairs : un quiz Kahoot avec des points et des confettis, ce n’est pas de la ludopédagogie. C’est de la gamification. Selon les travaux de Lépinard publiés sur Cairn, neuf techniques ludopédagogiques distinctes ont été identifiées, chacune avec des impacts différents sur l’apprentissage. La gamification ajoute des mécaniques de jeu (badges, classements) à une activité existante. La ludopédagogie utilise le jeu comme vecteur d’apprentissage. La nuance paraît subtile. Elle change tout.

Animation d’une séquence pédagogique ludique



Dans mes formations en Alsace, j’observe régulièrement une erreur : proposer un jeu « fun » sans ancrage métier. Le formateur sort un jeu de plateau parce que « ça détend l’atmosphère ». Résultat ? Les participants décrochent en quinze minutes. Ils ne voient pas le lien avec leur quotidien professionnel. Ce constat varie selon la culture d’entreprise et l’âge moyen des équipes, mais le schéma se répète.

Un jeu pédagogique efficace répond à trois critères non négociables. Premier critère : il simule une situation réelle que les participants vont rencontrer. Deuxième critère : il génère des prises de décision dont les conséquences sont visibles immédiatement. Troisième critère : il débouche sur un debriefing structuré où l’on verbalise ce qui s’est passé. Sans ces trois éléments, vous avez un divertissement, pas un outil de formation.

Critère décisif : Si vous pouvez retirer le jeu de votre séquence sans perdre d’objectif pédagogique, c’est qu’il n’a jamais servi l’apprentissage. Un vrai levier ludopédagogique est indissociable du contenu qu’il transmet.

Les formateurs qui réussissent à convaincre leur direction ne présentent jamais la ludopédagogie comme une méthode « sympa ». Ils parlent résultats. Ils montrent des données. Une formation de ludopédagogie sérieuse commence toujours par là : vous apprendre à construire un argumentaire chiffré, pas à animer un ice-breaker.

Les mécanismes qui font vraiment apprendre (et ceux qui font perdre du temps)

Toutes les mécaniques ludiques ne se valent pas. Certaines améliorent réellement la rétention des apprentissages. D’autres ne font que créer de l’animation sans impact durable. Selon une étude de la fédération américaine de scientifiques, le game-based learning augmente la capacité de rétention de 9 %, les connaissances conceptuelles de 11 % et la confiance en soi de 20 %. Ces chiffres impressionnent. Mais ils masquent une réalité : ces gains dépendent entièrement de la mécanique choisie.

+9 %

Augmentation de la capacité de rétention avec le game-based learning

La méta-analyse canadienne citée par la HE2B a analysé 1 784 articles sur les impacts du jeu. Sur les 449 études jugées pertinentes, l’efficacité était confirmée pour la motivation, la socialisation, la mémorisation et la résolution de problèmes. Le facteur commun des études positives ? Des activités avec un feedback immédiat et une mise en situation réaliste.

Je vous livre ici le récapitulatif que j’utilise en formation de formateurs. Il distingue les mécanismes à fort impact de ceux qui font perdre du temps, selon le contexte d’application et les pièges à éviter.

Mécaniques ludiques : ce qui marche vs ce qui fait perdre du temps
Mécanique Impact rétention Contexte adapté Piège à éviter
Simulation de décision Fort Compétences managériales, sécurité Scénario trop éloigné du réel
Jeu de rôle structuré Fort Relation client, négociation Pas de debriefing après
Quiz compétitif Faible Révision rapide uniquement Croire que ça suffit à ancrer
Escape game pédagogique Moyen Cohésion d’équipe, découverte Objectif pédagogique flou
Éléments d’un dispositif de formation ludopédagogique



Ce qui différencie les mécaniques efficaces ? Elles forcent l’apprenant à agir, pas juste à écouter. Elles créent une conséquence visible à chaque décision. Et elles laissent du temps pour analyser ce qui s’est passé. Si vous voulez comprendre pourquoi l’apprentissage ludique fonctionne, c’est là que réside la réponse : pas dans l’amusement, mais dans l’engagement cognitif provoqué.

Quand renoncer au jeu : les situations où ça ne marchera pas

Je ne vais pas vous mentir : la ludopédagogie ne fonctionne pas partout. Et cette réalité, vous ne la trouverez pas dans les articles enthousiastes qui vantent les mérites du jeu. Certains contextes rendent l’approche contre-productive, voire risquée pour votre crédibilité de formateur.

Signal d’alerte : Si vous sentez une résistance forte du groupe dès l’annonce de l’activité ludique, n’insistez pas. Un jeu imposé à des participants hostiles génère l’effet inverse : rejet du contenu et perte de confiance envers le formateur.

Les groupes que j’ai accompagnés montrent trois situations récurrentes où le jeu échoue systématiquement. Première situation : des participants sous pression temporelle qui perçoivent le jeu comme une perte de temps. Deuxième situation : un objectif purement réglementaire où les gens veulent « valider leur truc et partir ». Troisième situation : un groupe très hétérogène en niveau où certains se sentent infantilisés pendant que d’autres peinent à suivre.

La ludopédagogie est-elle adaptée à votre situation ?

  • Vos participants sont volontaires et disposent d’au moins 2 heures :
    Feu vert. Privilégiez une simulation de décision avec debriefing structuré.
  • Le groupe est imposé et sceptique :
    Commencez par une micro-activité de 10 minutes pour démontrer la valeur avant d’aller plus loin.
  • L’objectif est une certification obligatoire :
    Évitez le jeu élaboré. Un quiz interactif suffit pour maintenir l’attention.
  • Vous avez moins de 30 minutes :
    La ludopédagogie n’est pas adaptée. Passez à un format magistral optimisé.

Retour terrain : Sophie et la formation sécurité ludique

J’ai accompagné Sophie, 45 ans, responsable formation dans une PME industrielle de Strasbourg. Son problème ? Convaincre des techniciens seniors de suivre une formation sécurité sans qu’ils lèvent les yeux au ciel. Sa peur : passer pour quelqu’un qui « fait joujou » au lieu de former sérieusement. Nous avons conçu ensemble une simulation de décision sur les risques machines. Pas de plateau coloré, pas de dés. Juste des scénarios tirés de situations réelles de l’usine. Trois mois après, son taux de rétention était passé de 40 % à 75 %. Les techniciens réclamaient la suite.

La Guilde des Ludopédagogues Francophones le confirme : la réponse est scientifiquement oui, quand c’est bien conçu et correctement mis en œuvre. Le « quand c’est bien conçu » fait toute la différence. Un jeu bâclé ou inadapté au public détruit la crédibilité de l’approche pour longtemps.

Vos questions sur le jeu en formation professionnelle

Voici les interrogations que j’entends le plus souvent chez les formateurs et responsables formation. Les réponses sont directes, basées sur ce que j’observe sur le terrain en Grand Est depuis plusieurs années.

Les adultes ne trouvent-ils pas ça infantilisant de jouer en formation ?

Oui, si vous proposez un jeu sans lien avec leur réalité professionnelle. Non, si l’activité simule des situations qu’ils reconnaissent. La clé : jamais de jeu « pour jouer ». Toujours un ancrage métier évident dès les premières minutes.

Combien de temps faut-il pour concevoir une activité ludopédagogique ?

Comptez trois à quatre fois plus qu’une formation classique pour la première version. Ensuite, l’activité devient réutilisable et s’affine avec les retours. L’investissement initial est rentabilisé dès la troisième session.

Comment convaincre ma direction que ce n’est pas du gadget ?

Ne parlez jamais de « jeu » en réunion de direction. Parlez de « simulation de mise en situation » ou de « pédagogie active ». Présentez des chiffres : +9 % de rétention, +11 % de connaissances acquises. Et proposez un pilote mesurable sur un module existant.

Quelle est la taille de groupe idéale pour une activité ludique ?

Entre quatre et huit participants pour les activités collaboratives. Au-delà, divisez en sous-groupes avec des rôles distincts. En dessous de quatre, la dynamique collective manque d’intensité.

La prochaine étape pour vous

La ludopédagogie n’est ni un gadget ni une solution miracle. C’est un outil de performance qui exige de la rigueur dans sa conception. Les formateurs qui réussissent avec le jeu partagent tous un point commun : ils n’improvisent jamais. Chaque activité répond à un objectif pédagogique précis, chaque debriefing est préparé, chaque groupe est évalué avant de choisir le format.

Votre plan d’action pour démarrer



  • Identifiez un module existant avec un taux de rétention faible – c’est votre terrain d’expérimentation


  • Transformez une séquence en simulation de décision avec trois scénarios réalistes


  • Préparez un debriefing structuré de quinze minutes – c’est là que l’apprentissage se consolide


  • Mesurez la rétention à trois mois et comparez avec le format précédent

La question n’est plus de savoir si la ludopédagogie fonctionne. Les 449 études analysées par la recherche canadienne le confirment. La vraie question, c’est : avez-vous le cadre pour la mettre en œuvre correctement dans votre contexte ?

Rédigé par Léane Malherbe, formatrice et facilitatrice spécialisée en pédagogies actives et ludiques depuis 13 ans. Basée à Strasbourg, elle accompagne les formateurs internes et externes du Grand Est dans l'intégration de la ludopédagogie. Son approche combine apports théoriques sur les mécanismes du jeu et ateliers pratiques de conception d'activités. Elle intervient en groupes restreints de 6 participants maximum pour garantir un accompagnement personnalisé.